Luca le décaglotteSalut Luca, ça me fait vraiment super plaisir de t’accueillir ici pour cette interview. On peut dire que tu es une célébrité dans la communauté des passionnés de langues.

Pour rappeler un peu les faits, en 2008 tu as posté une vidéo où tu parlais 8 langues et ça a rapidement fait le buzz, notamment sur le forum du site how-to-learn-any-language qui est je le rappelle, le plus gros forum anglophone consacré aux langues. Aujourd’hui les vidéos de ta chaîne Youtube ont été vues presque 700000 fois.

En fait ta célébrité ne vient pas seulement de cette première video où tu parles 8 langues. Tu en as publié de nombreuses par la suite, où tu expliques ta méthode et où tu donnes ton point de vue sur certaines questions « clé » en langues, notamment sur la courbe d’apprentissage ou sur l’utilité de prendre des cours. D’ailleurs j’invite tous les lecteurs qui parlent anglais à visiter ta chaine Youtube d’urgence! ;)

On commence par le grand classique des interviews de polyglotte. Combien de langue parles-tu à l’heure actuelle?

Bonjour Solal. Tout d’abord, moi aussi je suis content de faire cette interview, ton blog est très intéressant et il est toujours agréable de bavarder avec quelqu’un qui a la même passion. En ce qui concerne ta première question, il n’est pas toujours facile de donner une réponse précise, car on risque d’exagérer ou minimiser ses propres capacités. Le niveau de mes langues varie, mais je peux dire que j’en parle 10, c’est-à-dire, que je peux tenir une conversation sans problème dans 10 langues différentes.

Impressionnant. En voyant ça on est tenté de se dire « ce mec est un extra-terrestre »! Tu penses avoir un don ou c’est simplement le fruit de ta motivation et d’une méthode efficace?

Savoir parler une langue est le résultat de ce que j’appelle un «parcours linguistique », et chacun a le sien. Ce qui a joué un rôle fondamental dans mon parcours, c’est tout d’abord une méthode d’étude solide (si vous êtes autodidacte) au début, et ensuite un certain style de vie. Avoir du-«talent» pourrait faciliter l’apprentissage d’une langue, mais il s’agit finalement d’un facteur très mineur.

Si le talent était l’élément clé de l’apprentissage des langues, les Luxembourgeois (qui parlent quatre langues), seraient tous des génies linguistiques. C’est leur utilisation quotidienne de la langue qui fait la différence, pas le talent. Je suis devenu ce qu’on appelle un «polyglotte» grâce à ma méthode, ma motivation, et mon attitude psychologique vers l’apprentissage au début, et les possibilités que la vie m’a données, ou celles que « je suis allé chercher ».

On pourrait se dire que pour parler autant de langues, tu en apprends plusieurs en même temps mais en fait non, tu préfères te concentrer sur une seule à la fois. Tu peux nous expliquer ce choix?

Je conseille toujours de n’apprendre qu’une seule langue à la fois. Pour convaincre mon interlocuteur, je propose toujours un exemple. Imaginez que vous ayez 10 ans à disposition pour apprendre 10 langues. Vous avez le choix entre : apprendre 10 langues en même temps pendant dix ans, ou apprendre 1 langue à la fois, soit une par an. L’étudiant peut alors se concentrer que sur une langue à la fois, et peut continuer à la renforcer à mesure qu’il en ajoute d’autres à sa liste. C’est une gestion plus intelligente du temps qui évite beaucoup de problème, dont le plus évident c’est le conflit ou « interférence » entre langues similaires. C’est ce que j‘ai fait pendant ces 20 dernières années.

Une autre de tes particularités est que tu as développé une méthode que tu utilises systématiquement pour toutes les langues que tu apprends. Tu l’as appelée méthode « full circle » (cercle complet). Tu peux nous en dire plus?

A l’âge de 15 ans je me suis mis à l’allemand sans trop savoir comment apprendre une langue en tant qu’”autodidacte”. Ma grand-mère avait pas mal de grammaires allemandes des années soixante chez elle. J’ai donc cherché à apprendre la grammaire de façon tout à fait traditionnelle: en faisant des exercices et mémorisant des tableaux de verbes, d’adjectifs et de noms.

Je me suis rendu compte très vite qu’il s’agissait d’une étude lente et ennuyeuse. J’ai donc mis les bouquins de grammaire de coté et j’ai commencé à utiliser un cours qui s’appelle “Il Tedesco Per Te”. Il n’y avait que des dialogues au début, et j’ai eu l’idée de les retranscrire à l’écrit en italien pour ensuite les traduire en allemand quelques jours plus tard. C’est une méthode simple qui m’a permis d’identifier des “patterns”, de comprendre la structure de la langue à travers l’usage. Pas de mémorisation spontanée, pas d’exercices de grammaire, rien. Une traduction bidirectionnelle avec un emploi du temps très précis. C’est ainsi que je commence à apprendre une nouvelle langue.

J’ai appelé cette méthodologie « Cercle Complet » parce que l’étude de chaque texte se décompose en deux phases principales: tout d’abord faire l’analyse du texte afin de bien le comprendre (en comparant les deux langues), et plus tard de le retraduire vers la langue cible pour bien assimiler les structures, ça c’est l’action qui « ferme le cercle. » Une fois qu’on a effectué l’analyse et la traduction, on peut passer au dialogue suivant.

Justement je sais qu’un de tes amis a utilisé ta méthode pour apprendre le tchèque et s’est un peu cassé les dents. Après en avoir discuté avoir lui, tu t’es rendu compte qu’il avançait trop vite dans les leçons pour vraiment bien assimiler. Tu conseillerais de rester combien de jours sur une leçon avant de passer à la suivante?

L’ami dont tu parles s’appelle Luca (et oui, c’est un prénom super commun en Italie). Il y a un an, il m’a envoyé un message via YouTube en me demandant des informations sur ma méthode. Il m’a dit qu’il avait essayé de l’appliquer au tchèque et, comme tu le dis, il s’était cassé les dents. En fait – et c’est de ma faute, pas la sienne – il ne comprenait pas comment l’appliquer.

Le problème est que la méthode est simple une fois qu’on a compris comment elle marche. Il s’agit d’une série d’actions parallèles à accomplir conformément à un calendrier flexible, mais qui doit respecter néanmoins certains critères. La puissance de la méthode se traduit dans une acquisition spontanée et naturelle de mots, des structures grammaticales mais elle ne se traduit en aucun cas par un effort volontaire de mémoire. Il faut néanmoins agir avec le bon timing. Ce timing, je le répète, est flexible et dépend du style de l’étudiant.

Luca m’a proposé de venir à Paris et je l’ai hébergé chez moi. Je lui ai expliqué la méthode dans les moindres détails, nous sommes devenus très bons amis, mais surtout, il l’a appliqué à l’espagnol et un an après il le comprend très bien et il se débrouille aussi très bien lorsqu’il s’agit de mener une conversation quelconque. Cette méthode – m’a-t-il dit, lui a changé la vie. Peut-être qu’il exagère un peu, mais le fait de l’avoir aidé et de pouvoir aider d’autres gens me rend plutôt fier. Après la visite de Luca, je me suis rendu compte que ce qui est clair pour moi ne l’est pas forcément pour les autres, et que l’information donnée sur YT et mon blog est incomplète. J’ai donc l’intention de détailler les mécanismes de la méthode. Mais il faut encore un peu de patience.

Il y a deux phases dans ta méthode en fait, la première qui est celle que tu viens de nous expliquer, et puis la deuxième où tu te mets à apprendre de manière autonome en lisant, en regardant des films et en discutant sur Skype avec des natifs. Comment sais-tu que tu es prêt pour passer à cette deuxième phase?

Oui, mon chemin linguistique est divisé en deux phases. La première est la phase « full circle » que j’ai décrite précédemment, la seconde est la phase « d’expansion » qui représente le moment où la langue prend vie en nous, devient un corps vivant. Je ne vais pas entrer dans les détails, car cela fera partie de mes prochains articles, mais disons que je partage ces phases (et je change donc de stratégie) selon les instruments que j’utilise et des impressions que j’ai.

Je vois que tu fais du teasing (rires). On va suivre ça de près ;) Comment abordes-tu la mémorisation du vocabulaire? Dans la première phase la question ne se pose pas trop, la répétition et la traduction vers la langue cible aident à fixer naturellement, mais comment fais-tu concrètement dans la deuxième phase? Tu notes des mots pour les relire le lendemain? Tu te testes?

Fondamentalement, c’est très simple : j’ai toujours beaucoup lu. Au début, la lecture d’un livre est difficile si l’on a pas de base. Mais une fois qu’on l’a acquise, la lecture devient facile et agréable. Je souligne les mots que je ne connais pas et je cherche leur signification sur Internet et après j’utilise une certaine technique pour que les termes et les expression que je rencontre s’enregistrent dans mon cerveau (encore une fois, je détaillerai tout ça prochainement sur mon blog).

Encore du teasing! Bon laisse moi deviner, tu utilises peut-être un SRS comme Anki?

Tu seras probablement déçu par la réponse. J’ai beaucoup entendu parler des Flashcards et Anki, mais je dois avouer que je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit. Ils ne font pas partie de mon mode d’apprentissage, mais je suis sûr qu’ils pourraient s’avérer utiles pour certaines personnes. Comme je dis toujours, si vous aimez quelque chose, faites-le. ;)

Passons à une autre question délicate, la grammaire. Beaucoup de gens font l’erreur de commencer l’apprentissage avec un livre de grammaire, toi tu privilégies une approche intuitive par les dialogues. Est-ce que tu ouvres quand même un bouquin de grammaire de temps en temps? Si oui à quel stade de ton apprentissage?

Je pense qu’utiliser un livre de grammaire dès le début est un peu comme chercher à faire voler un avion en lisant un manuel d’instructions sans même faire des tests au préalable. Je crois que parler une langue est une chose très pratique. Les gamins arrivent à parler une langue à l’âge de 4-5 ans, structures grammaticales comprises. Pas de bouquins de grammaire. Cette capacité à comprendre et produire les structures linguistique réside dans la façon dont ils apprennent et l’environnement dans lequel ils se trouvent. Ils acquièrent les mots et la façon de les mettre ensemble grâce à une utilisation permanente de la langue. Ils n’ont pas de préjugés. Il savent écouter, donc ils écoutent et apprennent. Nous, les adultes, on rend les choses plus difficiles de ce qu’elles sont.

Ce que je fais c’est donc de me plonger dans la langue, d’écouter et analyser, à l’aide de petites explications grammaticales au fur et à mesure que j’avance. Je divise pas la langue en grammaire, prononciation, vocabulaire, je la vois comme un ensemble unique. Je sais que le cerveau apprend spontanément. Si on le force à apprendre, et si l’apprentissage n’est ni naturel ni agréable, le résultat est ce qu’on voit dans la plupart des écoles du monde: l’échec. Une fois que vous avez une base solide de la langue à travers un apprentissage agréable et spontané,, un livre de grammaire est un plaisir à lire parce que tout ce qui était zone d’ombre s’avère alors simple, facile à comprendre et à assimiler. J’achète toujours des bouquins de grammaire, mais je les lis vraiment que 1 ou 2 ans après l’application de ma méthode

On en vient maintenant à l’accent. On l’entend dans les vidéos, ton accent est quasi-parfait, voire carrément parfait, alors qu’à part en France, tu n’as jamais vécu dans les pays dont tu parles la langue. On peut vraiment atteindre ce genre de résultat en écoutant la télé et en skypant?

Ce qui importe vraiment n’est pas le pays où l’on vit, mais les gens autour de soi. Par exemple, si l’on habite en France mais qu’on a une petite amie américaine et qu’on sort qu’avec des Américains, on finira par parler autant anglais que français. Bien sûr, vivre dans un pays étranger est une condition idéale pour une immersion totale, mais c’est surtout le style de vie et le temps à disposition qui font la différence.

Avec Internet, on pourrait passer la journée à surfer en regardant la télévision, en écoutant la radio, en bavardant avec des gens sur Skype. Certes, la quantité compte, mais une condition essentielle pour l’apprentissage vient de la qualité de ton approche vers la langue et envers les personnes. Pour arriver à parler une langue étrangère comme un natif ou presque, la qualité est essentielle. Par qualité je veux dire avoir une attitude psychologique positive et savoir écouter efficacement, et cela est, hélas, une capacité que la plupart des adultes perdent au fil du temps.

Tu donnes de super conseils sur ton blog Thepolyglotdream.com pour aborder l’apprentissage du mandarin plus efficacement, notamment sur la question des tons et des caractères. Tu as probablement entendu parler de Remembering the hanzi, est-ce que tu penses que c’est un outil qui peut aider lorsque qu’on utilise ton approche (c’est à dire apprendre plutôt des mots entiers que des caractères séparés)?

J’en ai entendu parler mais, encore une fois, cela ne fait pas partie de ma méthode. Mon style est dynamique, c’est à dire que j’apprends les structures de base à travers l’observation de leur utilisation dans un contexte. Je trouve l’apprentissage statique de mots isolés ennuyeux. Néanmoins, je suis persuadé que la méthode dont tu parles est certainement très efficace pour ceux qui veulent apprendre 4000 caractères chinois pour des raisons académiques ou par simple curiosité intellectuelle.

Quand on parle autant de langues que toi, j’imagine que c’est difficile de maintenir autant de langues à ce niveau non? Tu arrives à les pratiquer tous les jours?

C’est très difficile et en fait, je n’ai pas le même niveau dans toutes les langues que je parle. Ayant le même niveau dans 10 signifierait avoir vécu 10 vies. Malheureusement j’’ai qu’une seule vie et j’essaye de faire de mon mieux. Mais je dois dire que Paris est fantastique pour ça. J’ai beaucoup d’amis étrangers, je sors très souvent avec un groupe multiethnique d’amis, et je finis toujours par parler au moins 5 langues chaque week-end. De plus, je vais dans une école pour devenir interprète et j’enseigne 5 langues, donc c’est le cas de dire que ma vie.. tourne autour des langues.

Oui je vois ça, je suis un peu jaloux je dois dire;) Pour finir question classique, quels sont tes projets futurs? D’autres langues sur ta « hit list » peut-être? ;)

Je suis en train d’apprendre le japonais..et j’aimerais bien apprendre le hongrois et le polonais..l’avenir nous le dira..

Merci beaucoup pour ton temps et pour ces excellents conseils, je pense que cette interview va aider beaucoup de lecteurs à devenir plus efficaces ou même à carrément changer leur façon de faire. Pour ceux que ça intéresse, je précise que tu proposes du « coaching » linguistique en live ou sur Skype. ;)

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Interview: Luca parle 10 langues et nous explique sa méthode infaillible, 9.7 out of 10 based on 3 ratings